

DOMINION PREQUEL TO THE EXORCIST
L’EXORCISTE : AU COMMENCEMENT (Exorcist : The Beginning)
2004 / 2005 – Warner Bros (Distributeur) Morgan Creek (Producteur) – 117 mns / 114 mns
Réalisés par Paul Schrader / Renny Harlin
Scénarisés par William Wisher Jr., Caleb Carr / Alexi Hawley (d’après l’histoire de Wisher Jr. Et Carr)
Produits par James G. Robinson – Co-produits par Wayne Morris et Art Schaeffer – Producteurs Exécutifs : Guy McElwaine et David C. Robinson
Avec : Stellan Skarsgard, Gabriel Mann, Clara Bellar, Billy Crawford, Julian Wadham... / Stellan Skarsgard, Izabella Scorupco, James d’Arcy, Remy Sweeney, Julian Wadham…
Directeur Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Tim Silano et William Yeh (non crédité) / Mark Goldblatt et Todd E. Miller
Musique : Angelo Badalamenti, Dog Fashion Disco, Trevor Rabin / Trevor Rabin
Sortis le 20 mai 2005 aux Usa (sortie limitée) / 20 août 2004 (Usa) et 17 novembre 2004 (France)
What an excellent day for two Exorcisms
Le cas du prequel de L’Exorcsite est un cas quasi unique dans l’industrie cinématographique américaine. Le même film réalisé deux fois ! Bon soyons honnêtes cela est déjà arrivé en 1987 à Woody Allen pour son superbe September. Pas très content du résultat il retourna l’intégralité de son long métrage en remplaçant quelques acteurs. Mais Woody Allen utilise des petits budgets et une durée de long métrage avoisinant les 1h20. Rien à voir avec le projet beaucoup plus important monétairement que constitue le quatrième opus d’une saga bien connue. A Hollywood dira t-on, cela relève de l’hérésie. On se rappelle des problèmes survenus sur les tournages du premier Exorciste (retards en pagaille), du second (problèmes techniques et remontages demandant plus d’argent) et enfin du troisième (re-tournage d’une fin différente avec quelques millions supplémentaires alloués) mais ce qui arriva sur la production du quatrième opus relève du cas isolé traduisant l’impuissance des nouvelles pontes d’Hollywood à faire des choix radicaux.
En 2000 la ressortie à succès de L’Exorciste dans sa version longue fut telle qu’un prequel, mode lancée par George Lucas avec sa seconde trilogie Star Wars, fut prévu. John Frankenheimer devait réaliser avec Liam Neeson dans le rôle de Lankester Merrin pour un film relatant le premier exorcisme du prêtre le plus connu du cinéma. Fait amusant : Frankenheimer avait réalisé la suite de French Connection après Friedkin. Puis patatras, Frankenheimer, déjà malade, se retira du projet pour différends artistiques, Liam Neeson aussi à cause d’un emploi du temps chargé puis les producteurs (Morgan Creek produit depuis L’Exorciste – la suite) engagèrent rapidement Paul Schrader. Le bonhomme n’est pas le plus grand réalisateur du cinéma (La Féline de 1982) mais un scénariste émérite (Taxi Driver, Obsession). Entre temps Frankenheimer décède, Allessandra Martines se retira du projet, Billy Crawford quant à lui resta à bord et on engagea Stellan Skarsgard pour interpréter Merrin. Le scénario, à l’origine écrit par William Wisher Jr (Terminator 2) est réécrit par l’historien Caleb Carr. Mais cela est monnaie courante à Hollywood (le second opus connut le même sort). Avec tout ce retard accumulé, le tournage put enfin commencer fin 2002 pour s’achever au printemps 2003. Pour la bagatelle de 30 millions de dollars, Schrader exécuta ce qui lui était demandé, à savoir éviter absolument de refaire le premier Exorciste et ses têtes qui tournent sur elles-mêmes. Puis re-patatras : Scharder présente le film aux pontes du studio qui rejetèrent le film unanimement. Plus de sang demandèrent les pontes. Schrader fut donc viré et Renny Harlin, bourrin du ciné d’action capable du pire comme du meilleur (au choix Au revoir à Jamais vs. Le Pacte de Sang) fut engagé. Le film fut repris dans sa quasi intégralité, réécrit par Alexi Hawley et au final il ne reste que 5 % du travail effectué par Schrader à l’image dans la version de Harlin (souvent des plans de coupes furtifs ou une ou deux petites scènes). Acteurs remplacés (Mann, Crawford, Bellar par d’Arcy, Sweeney et Scorupco), situations changées… firent de ce second film une œuvre avec la même base mais pas les mêmes ingrédients.
Harlin, dès le début du tournage, se fit renverser par une voiture et tourna le film sur béquilles (on se rappelle Boorman et sa fièvre qui le cloua au pieu pendant plus d’un mois et lui fit terminer L’Hérétique amoindri). Donc L’Exorciste au commencement partait mal, très mal et rappela que nombre d’accidents étranges et de problèmes liés à la production s’égrenèrent sur tous les tournages de la saga, considérée comme maudite. Au total cette incursion dans le passé de Merrin aura coûté à Morgan Creek la bagatelle de 80 millions de dollars (30 pour le film de Schrader et 50 pour celui d’Harlin). La sortie fut maintes fois repoussée pour finalement arriver deux ans et demi plus tard sur les écrans américains en août 2004. Et une fois de plus le film fut vivement critiqué. Tout comme L’Hérétique et L’Exorciste la suite avant lui, L’Exorciste au commencement ne rapporta pas beaucoup d’argent au Box Office (un peu plus de 40 millions de dollars).
Deux visions, deux œuvres pour un résultat bancal.
Ce qui est amusant c’est le fait qu’Hollywood n’a jamais sorti ses premières ébauches mais dans le cas présent le prequel de L’Exorciste représente une première : la Warner sortit la version de Schrader dans quelques salles, suite aux critiques assassines que la version d’Harlin reçut et au succès de la présentation de celle de Schrader au festival de Bruxelles. Cela représentait une première suivie par la sortie en dvd de la version de Richard Donner de son Superman II. A quand la première ébauche de Cursed de Wes craven qui connut lui aussi le même problème en 2003, à savoir retourner 80 % de son long métrage à cause des frères Weinstein ? Il est aussi amusant de revoir les deux prequels de L’Exorciste à la suite afin de voir les dissemblances et ressemblances. A commencer par leurs introductions.






Pour Dominion (la version de Schrader) on débute le film durant la seconde guerre mondiale en Hollande. Le prêtre Lankester Merrin est prié par un général Nazi de choisir les gens qu’ils vont abattre. Merrin, refusant d’obtempérer, le général abat froidement une jeune femme laissant le prêtre seul face à son action et sa croyance en Dieu. Le mal est définissable (ici les Nazis) et humain. Puis on saute trois ans plus tard en Afrique colonisée par l’Angleterre où Merrin va rencontrer le major Granville qui va lui parler de l’église enfouie. Dès le prologue de Dominion, on entre dans l’Histoire. Le prologue de L’Exorciste au commencement sera quelque peu différent en n’utilisant pas la même ouverture même si le passé de Merrin sera utilisé d’une autre manière durant le métrage.






Débutant quant à lui sur une bataille qui a décimé deux armées, laissant un prêtre seul face à cette hécatombe, L’Exorciste au commencement, tente de reproduire un prologue tout aussi intriguant que celui du film de Friedkin. Malheureusement plus lourdaud que celui de Schrader, le prologue Harlinien voit sa caméra faire un travelling arrière ultra rapide pour montrer l’étendu des morts sur le champ de bataille, tous pendus à l’envers à l’image de l’antéchrist (motif que l’on retrouvera dans l’église enfouie). On voit aussi la statuette de Pazuzu, découverte en 1973 par le père Merrin en Irak, et on comprend que ce démon est bel et bien présent depuis des lustres sur ces terres archaïques. Ici plus lourdement Harlin montre que les hommes s’entretuent depuis des lustres, manipulés par le démon. Aucun recul ni réalisme prouvant que le mal peut être un symbole pour ce qui se trame à l’intérieur de l’être humain. Puis on passe à une séquence qui se déroule au Caire où un riche collectionneur va demander à Merrin de lui rapporter la statuette de Pazuzu.
Deux intros donc complètement différentes qui vont pourtant raconter à peu près les mêmes choses (Merrin et le jeune prêtre vont découvrir une ancienne église enfouie sous le sable, intacte ; à partir de cet instant les forces vont se déchaîner et entraîner une révoltes des africains contre l’armée anglaise…) tout en modifiant plusieurs aspects essentiels. Tout d’abord l’aspect primordial de discorde entre les deux œuvres est l’horreur que l’un suggère et celle que l’autre montre franchement. Dans Dominion, Schrader et son scénario de William Wisher Jr. remanié par Caleb Carr, il y a toute l’horreur de l’humanité qui est montré à l’écran suggérant l’horreur du malin. Pas d’enfant déchiqueté par les hyènes (comme dans la pathétique scène du film de Harlin) ou tué à bout portant dans un flash-back aussi récurrent que putassier (encore la version Harlin) ici. Non l’horreur ultime de l’être humain vient de sa volonté de suprématie sur un autre peuple. Il n’y a qu’à voir le parallèle osé entre l’Allemagne Nazie et l’Angleterre coloniale pour voir à quel point le film de Schrader est beaucoup plus fort. Même si il fait la même erreur que Boorman jadis (ce qui faisait sa grande force paradoxalement) de ne pas vouloir entrer dans l’horreur pure et frontale du premier opus, Schrader n’a rien à se reprocher car c’était une réelle volonté du producteur avant sa rétractation. Le film de Harlin en revanche y va plus franco et si le film avait été plus réussi en terme de mise en scène (gradation de la terreur) et d’effets spéciaux (maquillages et Sfx ratés), cela aurait été tout bon.
Mais Dominion aussi, en raison de deux petits millions alloués pour terminer les effets spéciaux de son film (après un budget de 30 millions) , fait peine à voir dans ce secteur là et le maquillage utilisé pour Cheche (le jeune possédé interprété par Billy Crawford) n’est pas à la hauteur. C’est pourtant l’une des principales réussites du film de Friedkin hormis sa mise en scène, son scénario et ses acteurs : ses effets spéciaux. Il n’y avait rien à redire : effets faits sur le plateau, maquillages, voix de Mercedes McCambridge étaient de concert dans la réussite de l’horreur montrée. Ici dans les deux films, les maquillages apparaissent douteux et les scènes d’exorcisme ratées. Pour Dominion, un manque de violence dans l’échange Merrin/Cheche voit cet exorcisme final tomber légèrement à plat (dû aussi à la voix peu terrifiante utilisée – interprétée par la femme de Schrader, Mary Beth Hurt). Alors que l’exorcisme dans le film de Harlin partait mieux (violent, maquillage raté mais plus proche de l’ambiance Exorciste, voix du démon excellente, proche de celle du premier film) il se termine dans une course effrénée de la possédée vers Merrin dans une grotte souterraine, dont le parcours a été amplifié par le jeu des focales rendant sa course très longue et complètement ridicule. On nage avec cette scène en pleine série Z qui tache bien et qui va malheureusement laisser une impression de gâchis qui remettra en cause tout le reste du métrage. Qui des deux réalisateurs gagne la match dès lors ? Eh bien sans grande difficulté on peut dire que Schrader s’en sort mieux avec son film au contenu théologique bien plus fort. Ses interprètes (le jeune père Francis est plus fouillé dans sa version et très bien campé par un Gabriel Mann habité ; une Clara Bellar discrète mais convaincante en rescapée des camps…) sont bien meilleurs. Du coup Skarsgard paraît bien plus présent dans la version Dominion que dans Exorcist the beginning où il alourdit son jeu de façon plus visible. De plus le script paraît plus cohérent dans la version Schrader soulevant des thématiques plus fortes. Le film de Harlin chausse les mêmes souliers avec malheureusement le pas plus lourd et un goût prononcé pour l’horreur efficace et visuelle qui aurait pu en faire un très bon opus mais les problèmes liés à la production entraîne ce prequel vers des sommets de compromis assez exténuants pour le spectateur qui ne sait dire si c’est du lard ou du cochon ! En revanche ce qui rapproche les deux œuvres c’est Skarsgard, crédible en Merrin et la photo de Vittorio Storaro qui filma ces décors naturels du Maroc et ces intérieurs de studio de Cineccita avec gourmandise.
Reste alors cette histoire de production fascinante qui renseigne énormément sur l’époque que vit Hollywood dans les années 2000 avec cette volonté d’effacer au plus vite certaines de ses productions en les retournant (un phénomène que l’on retrouve au sein des adaptations de Comic Books). Très à la mode, le reboot cinématographique n’est pas toujours la meilleure des solutions.
La presse internationale se déchaîna sur le film de Harlin, lui préférant la version de Schrader sans pour autant crier au bon film. Pour Studio le film de Renny Harlin est « une bouillie indigeste mêlant délires religieux, rites tribaux dignes de Tintin au Congo… ». Pour Ciné Live « Renny Harlin filme sans donner dans l’innovation, se croyant encore sur le plateau du Cauchemar de Freddy dans sa façon de transformer Satan en croquemitaine farceur». Pour le San Francisco Chronicle c’est un « film d’horreur médiocre ». Alors que les critiques trouvèrent Dominion – Prequel to the Exorcist plus réussi. Pour Roger Ebert, Schrader et son film « prennent le mal au sérieux ». Les Années Laser disent du film que c’est « un drame métaphysique difficile d’accès, une réflexion puissante, bavarde et absolument pas gore sur le doute religieux et la présence du mal ». And so on… Personne en revanche ne trouva brillant l’un ou l’autre des deux films.
Une saga aussi inégale que fascinante
Reste alors à se demander pour quelle raison les producteurs tiennent-ils autant à la saga Exorciste.
Raison monétaire me direz-vous. Oui et non vous répondrai-je. Ils auraient pu arrêter les frais après la contre-performance de L’Hérétique au box office (chose qu’ils avaient souhaité très fort). Ou après le semi échec financier de L’Exorciste – la suite. A chaque fois on dirait qu’ils se tournent vers les chiffres mirobolants du premier film réalisés lors de ses sorties successives pour se convaincre de s’y relancer. Et puis à chaque fois ils décident de ne pas faire comme le premier film (acceptation des scénarii au préalable) puis retournent leur veste au dernier moment pour changer ci pour changer ça et vas-y que je te rajoute un exorcisme… Tout cela pour servir au public des visions différentes (le brillant Hérétique) ou des films de compromission (les trois derniers) ne montrant jamais au public qu’ils croient sincèrement à ce qu’ils nous présentent. Jamais égalé ni dépassé L’Exorciste reste dans le cinéma d’horreur moderne (même âgé de plus de trente ans) un maître-étalon dont il est très dur d’être le cadet. Reste à savoir si un remake prévu changera la donne et nous refilera un bon coup de flip tant attendu où si cette saga est condamnée à n’être représentée par le film original et ses suites bâtardes mal aimées du public.
Dominion – Prequel to the Exorcist * *
L’Exorciste au commencement *

