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Antichrist et le cinéma de Lars Von Trier (Dossier)
7/2/2009 9:45

Il ne s'agit pas de faire, à proprement parler, une critique du dernier film de Lars Von Trier. Dvdrama l'a déjà faite, d'autres blogueurs s'y sont déjà attaqués. Et comme je n'ai pas la prétention de faire mieux que tout ce qui a déjà rédigé, j'aborde ce film par un autre angle : tenter de le comprendre, en dégageant certains de ses thèmes, et parfois en le reliant aux autres films du réalisateur danois. D'où la longueur de ce papier !

 

Et pour ceux qui n'ont pas vu le film et qui ne veulent pas en savoir trop. et bien, arrêtez votre lecture ici !


 



Certains y ont vu un scandale, une pure provocation, vide de sens. D’autres ont crié au génie, voyant dans ce film un chef d’œuvre aussi bien sur le fond que sur la forme. Antichrist a déchaîné les passions lors du dernier festival de Cannes. Film choc, à l’image de son réalisateur Lars Von Trier, vu parfois comme un charlatan provocateur, ou comme l’un des plus grands cinéastes ayant jamais existé.

 

Que l’on aime ou pas Antichrist, on se doit de reconnaître que le film ne cherche pas à créer de consensus. Ce qui est en soi-même une force. Ne reproche t’on pas au Septième Art de s’être transformée en une industrie, un produit de consommation de masse qui exploite plus son côté divertissant que son côté artistique ? Car au fond, tel est le propre de l’Art : il évolue, constamment à la recherche de son expression parfaite, mais certainement inexistante. Inacceptable, pour certains. Orange Mécanique était inacceptable, Irréversible était inacceptable,… Et que sont ces films aujourd’hui ?

 

Lars Von Trier, à l’image de son dernier film, est un réalisateur qui a toujours créé des œuvres extrêmes, aussi bien sur un plan formel qu’au niveau de ses idées.

 

Il a été l’un des plus grands réalisateurs du Dogme, établi dans les années 90 en Scandinavie. Si, aujourd’hui, ce courant cinématographique semble s’être essoufflé, il a malgré tout marqué le cinéma des pays du Nord, jusqu’à aujourd’hui. Le but : faire un cinéma au plus proche de la réalité, en enlevant tous les artifices pouvant « l’embellir ». Plus de musique, plus de lumière artificielle, pas de plans à la Michael Bay. Mais place à l’improvisation, utilisation de la caméra à l’épaule (sans hystérie, comme il est coutume de le voir dans le cinéma actuel). Il s’agit de faire naître l’émotion à partir de ce qu’elle a de vrai, sans chercher à la déformer, à la modifier. Et si ce cinéma peut sembler froid, hermétique, et « pauvre », il n’en a pas moins donné des œuvres fortes, n’hésitant pas à traiter de sujets auxquels peu de réalisateurs ont osé s’attaquer : la pédophilie incestueuse dans l’incroyable Festen, de Thomas Vinterberg, ou de la folie dans The Idiots, d’un certain… Lars Von Trier.

 

Aujourd’hui, le cinéma scandinave continue de nous émerveiller dans sa réelle brutalité : un Morse est certainement mille fois plus fort émotionnellement qu’un Twilight, en utilisant pourtant beaucoup moins d’artifices.

 

Mais revenons à Lars Von Trier. Son cinéma est incroyable. Varié, intelligent, puissant. Et expérimental. Chacun de ses films est unique : The Idiots a été l’un des premiers films importants du Dogme. Avec Breaking the Waves et Dancer in the Dark (je parlerai peu de ce film, l’ayant vu il y a trop longtemps), il a révolutionné la stylistique cinématographique, et a eu de « sacrés couilles » (pas d’autres expressions, excusez-moi) pour oser traiter de sujets aussi difficiles, sans tomber un seul instant dans le mélodramatique. Avec Dogville ou Manderlay (que j’apprécie moins), Lars Von Trier a de nouveau offert des films inédits. Et Antichrist atteint des sommets de provocations cinématographiques. Le danois nous a aussi offert une série télévisée, peu connue, mais marquante : The Kingdom (ça se passe dans un hôpital, mais rien à voir avec Urgences ou Grey’s Anatomy).

 

Si l’on devait définir le cinéma de Lars Von Trier, on pourrait simplement utilisé l’expression : « du jamais vu ».

 

 

Mais j’essaye de revenir à Antichrist. Ce film est certainement le plus important de la carrière de Lars Von Trier. Pourquoi ? Je suppose qu’en tant que fidèles lecteurs ramiens, vous connaissez sa genèse. Mais on ne sait jamais… Lars Von Trier a réalisé ce film alors qu’il sortait tout juste d’une dépression (de même qu’il a réalisé Breaking The Waves juste après sa conversion religieuse, film qui est certainement son œuvre la plus forte et, à mon goût, la plus choquante). Il s’agit d’une sorte de thérapie : le Danois a voulu mettre dans ce film toutes les émotions qu’il a pu ressentir durant sa maladie. La peur, la folie, la colère, la tristesse, la haine… Le désespoir. Car c’est ce qui bouleverse le plus dans Antichrist : c’est ce désespoir absolu, auquel nul ne peut échapper, qui contamine tout ce qui l’entoure. La violence, bien qu’abordée frontalement, n’est finalement pas ce qui choque le plus.

 

Comment arriver à exprimer de telles émotions ? En s’attaquant à un sujet douloureux. Et finalement, y a-t-il quelque chose de plus douloureux dans la vie que la perte d’un enfant ? Certainement pas.  Le film suit donc un couple, dont l’enfant se défenestre. C’est la première scène du film, et l’un des plus incroyables moment de cinéma qui ait jamais été vécu. Dans un sublime noir et blanc, filmée au ralenti, avec une caméra s’attardant sur chaque détail, sur chaque expression, Lars Von Trier réalise une séquence hallucinante, portée par une musique lyrique et aérienne : un couple fait l’amour passionnément, alors que leur enfant réussit à sortir de sa chambre. Il les regarde, se penche par la fenêtre car attiré par la neige, et finalement tombe. Scène incroyable, car cet événement dramatique (certainement le plus dramatique du film) est filmé avec une poésie hypnotisante, avec une beauté subjuguante. Une mort aussi douloureuse peut-elle décemment être belle ? Pour Lars Von Trier, oui.

 

La mort de cet enfant va plonger sa mère dans une profonde dépression. Tout d’abord traitée à l’hôpital, son mari, psychiatre, va décider de prendre en main sa thérapie, se jugeant mieux placer pour l’aider, sans qu’elle finisse par ressembler à une gélule géante à force d’avaler toutes sortes de médicaments.

 

Son traitement : la mettre face à sa douleur, en lui faisant affronter ses peurs les plus profondes. Il décide de l’emmener à Eden, un chalet perdu dans une forêt, où la mère et l’enfant ont passé leurs dernières vacances ensemble. Eden… Le jardin paradisiaque perdu va se transformer en un lieu de cauchemar, dont nul ne va pouvoir s’évader indemne.

 

La symbolique est très forte dans l’œuvre de Lars Von Trier. Dans Antichrist, les figures des Trois Mendiants (Peine, Douleur et Chaos) sont présentes dès la scène d’ouverture. Le couple se rend à Eden (le paradis perdu), et tout le film va prendre son sens à travers la mise en place de symboles, de métaphores. Ce processus lui donne toute sa force, mais fait aussi sa faiblesse. Le film va parfois se retrouver plombé par tous ces signes, que le spectateur n’a pas forcément le temps de bien analyser. Mais il offre des niveaux de lecture infinis. Les figures des Trois Mendiants sont parmi les plus importantes. Elles sont incarnées par trois animaux : la biche, qui met bas un faon mort né. Un renard, au ventre ouvert (automutilation ?), et un corbeau qui, enfermé dans une tanière, fait preuve d’une agressivité et d’une violence meurtrières. Trois animaux, trois des aspects, sentiments et réactions de la femme.

 

Justement, la femme. Dans l’œuvre de Lars Von Trier, la femme a toujours eu une place plus qu’ambiguë. Prenons Breaking the Waves (oui, encore) : le personnage de Bess est une figure particulièrement insaisissable. Est-ce une folle ou une sainte ? Peut-être les deux, les fous étant aussi appelés les Illuminés (ceux-ci étant les personnes ayant reçu la lumière divine…). Mais une sainte peut-elle devenir pécheresse ? Bess, en se prostituant par pure bonté, dans un sacrifice presque christique, défie toutes les lois de l’Eglise, et finit par être reniée, condamnée à l’Enfer. Sainteté et folie, naïveté et dépravation dans un seul personnage, qui n’est en fait que bonté extrême.

 

 

La femme, incarnée avec une puissance physique et mentale incroyable par Charlotte Gainsbourg, est aussi une figure double et inclassable. Mère aimante et anéantie par la mort de son enfant, elle l’a pourtant fait souffrir, et l’a peut-être même laissé mourir en toute conscience. Folle, mais pourtant s’intéressant aux préjugés qui ont conduits à l’assassinat de millions de femmes dans le monde entier. Elle mutile son mari, cherche à le tuer, à le briser, mais pourtant elle l’aime à la folie. La crise de violence de cette femme, qui entraîne la castration (outch) de son mari (incroyable Willem Dafoe), puis la « fixation » d’une meule à sa cheville, est terrible car elle montre une volonté d’anéantissement de l’homme (la castration) mais aussi une « preuve d’amour » : si elle attache un tel poids à la cheville de son mari, c’est pour que celui-ci ne parte pas, ne la laisse pas seule.

 

Le film est construit sur l’image du couple, de la dualité : il illustre différents combats. Vie contre désespoir, acte créateur (sexe) contre acte destructeur (violence, automutilation), folie contre rationalité. Prenons ces deux derniers éléments. La folie est incarnée par la femme. La rationalité est personnifiée par l’homme (qui est… psychiatre ! Tiens donc…).  Et voilà peut-être où se trouve le principal combat du film. L’homme va tenter de guérir la femme de sa dépression en lui usant et abusant d’une rationalité et d’une raison a priori implacables. Et pourtant…

 

A partir du moment où le couple quitte le monde civilisé pour rentrer dans la forêt, la raison va être perdue, anéantie. Tout commence dans le trajet vers Eden : lors d’une « séance », il demande à sa femme de se rendre mentalement dans la forêt. Ceci donne lieu à une série de plans oniriques, comme une succession de tableaux noirs magnifiques. Au ralenti, semblant flotter dans les airs, elle se rend mentalement au chalet. A la demande de son mari, elle va s’imaginer s’allongeant dans l’herbe, puis devenant une partie de la nature. A partir de ce moment là, la nature va s’emparer d’elle et prendre possession de son corps et de ses actes. Si on veut vraiment être prise de tête (bah, soyons fous), peut-être trouvons nous ici une vision (mais poussée à l’extrême) de la philosophie de « l’état de nature » de Rousseau. Si la femme est comme sauvage, partie de la nature, qui ne se contrôle pas et n’a pas de limite (folie ?), l’homme, au contraire, est l’être rationnel, civilisé. Nouveau combat : folie contre rationalité, nature contre civilisation.

 

Et si la folie était sous contrôle dans la société (à l’hôpital, ou même dans la maison familiale), une fois dans la nature, son écrin, elle prend toute son ampleur et détruit toute tentative de réflexion ordonnée et rationnelle. Et cela commence tôt : c’est en suivant le personnage de Willem Dafoe que les trois mendiants vont nous apparaître en chair et en os, dans toute leur horreur. Il va céder, peu à peu, aux pulsions sexuelles de sa femme (alors que c’es interdit dans la thérapie). Sans qu’il s’en rende compte, la nature va s’insinuer en lui, le reconquérir, l’englober et tenter de le pénétrer (la main couverte d’on ne sait trop quoi un matin au réveil, la pluie de glands imaginaire qui va lui tomber dessus). Or, pour que la nature puisse y arriver, c’est certainement, qu’au fond, l’homme est tout aussi sauvage que la femme.

 

 

Et cette sauvagerie de l’homme va finir par ressortir. Le seul moyen efficace qu’il trouve pour se défendre de sa femme, ce n’est pas de tenter de la raisonner. C’est d’attaquer de la même manière qu’elle. En faisant preuve de violence insoutenable, en l’anéantissant. C’est sa folie et sa rage destructrice qui vont finalement le sauver. Pour la survie, c’est réussit. Pour la rationalité, c’est un échec.

 

L’homme triomphe donc de la femme. Mais est-ce aussi simple (un verre d’aspirine, s’il vous plait !) ? Non. Car finalement, ce qui différencie l’homme de la femme, ce sont les organes sexuels. Or, un homme émasculé est-il encore complètement un homme ? Et une femme qui n’a plus de clitoris est-elle encore totalement une femme ?

 

Mais bon, combat de l’homme contre la femme, il y a bien Jeune Padawan. Il est aussi illustré par la symbolique de la chasse aux sorcières (version bûchers moyenâgeux, pas version libéralisme vs communisme). Les hommes ont pendant longtemps massacré des femmes, des sorcières possédant des pouvoirs magiques et démoniaques. Donc puissantes. Donc dangereuses. Peut-on voir en Charlotte Gainsbourg une sorcière ? Personnellement, je ne le sais pas. En tout cas, si elle meurt étranglée, son corps finit malgré tout… brûlé. Et sa vision des Trois Mendiants est aussi céleste : elle les voit dans le ciel. Pouvoir de divination ?

 

Enfin, dernière petite chose : quelle place pour la nature dans le film ? La nature est, il me semble, le troisième personnage. Elle est tout en symbole, mais peut aussi s’exprimer soit à travers le renard (qui parle), soit à travers la femme. Elle lui transmet son énergie, s’empare d’elle. Elle est un écrin tantôt magnifique, tantôt terrible. De nouveau, on retrouve cette dualité qui caractérise le film. Elle est source de vie : arbres, animaux,…, sont des être vivants. Mais elle est aussi un tombeau : chez Lars Von Trier, les biches donnent bas à des faons morts, les renards s’automutilent, et les arbres portent dans leurs branches ou cachent sous leurs racines les corps de ces femmes, ces sorcières qui étaient ses enfants les plus fidèles, et qui ont finies massacrer par la civilisation.

 

Je pourrai certainement continuer pendant des pages et des pages : parler de la toute fin du film (mais je vous la laisse, j’en ai déjà trop dit), de la mise en scène que je n’ai que survolée, des résultats de l’autopsie de l’enfant et de ce qu’elle indique… Mais il faudrait encore plusieurs pages !

 

Je voudrais juste finir sur mon ressenti du film, loin de cette longue réflexion. Ce qui est finalement très bouleversant dans Antichrist, c’est l’impression de voir un couple qui s’aime énormément s’autodétruire, car chacun perd le contrôle de sa personnalité, de son individualité, jusqu’à l’annihilation de l’autre. Mais l’amour fou transparait parfois, rendant  le destin de ces deux êtres d’autant plus terrible. Ce n’est pas la première fois que cette thématique est abordée par Lars Von Trier. Il l’a déjà magnifiquement illustrée dans (entre autre) le merveilleux Breaking The Waves. Qui reste, pour moi, le plus beau film du Danois Fou.

 

 

 




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